L’idée avec Hotvoz c’est de vous partager des opinions d’ici et de , surtout sur les sujets qui dominent les discussions sur internet, tout le mois de mai la rédaction mène une investigation sur le répertoire des chants des Imbonerakure, en attendant la publication de cette investigation, nous avons trouvé une lecture particulière que nous propose Désiré Manirakiza sur la dernière vidéo au sujet des chants de la Jeunesse du Parti au pouvoir.

Le mal burundais

Je fais cette petite publication pour donner mon point de vue sur une vidéo qui suscite émotion et polémique au Burundi depuis quelques jours. Pour ceux qui n’ont pas pu voir cette fameuse vidéo : dans une forme de comédie musicale, des jeunes filles, vêtues des pagnes aux couleurs du CNDD-FDD, parti au pouvoir, exécutent une chorégraphie, sous l’encadrement d’un adulte qui, lui-même, porte le pagne du parti. Jouant le rôle de professeur évaluateur, l’adulte pose des questions aux jeunes filles sur l’histoire du pays, et les jeunes adolescentes répondent avec gestes et émotions ; elles parlent de 1965, 1972, 1988 et 1993. Dans certaines séquences, l’expression de leurs corps, en homologie avec leur expression vocale, suscite rires et acclamations dans la foule qui assiste au spectacle. Après son partage dans les réseaux sociaux, la vidéo a occasionné des débats, qui ont fait émerger la question de l’exposition des enfants aux problématiques politiques. Si certains semblent ne rien trouver de dramatique dans une telle vidéo, ayant le droit de savoir comme argument principal, d’autres, plus nombreux, critiquent une dérive idéologique, visant à détruire ce que le pays avait encore d’espoir : sa jeunesse, à travers la promotion et l’appel à la vengeance. Parce que, disent-ils, izija guhona zihera muruhongore : qui veut détruire un pays s’en prend à sa jeunesse.

D’emblée, il faut le dire sans réserve : l’instrumentalisation politicienne de l’histoire ou l’usage du passé douloureux à des fins politiques, d’où qu’ils viennent, sont à condamner. Elle est en partie la cause du mal burundais. Mais je pense ceci, et c’est mon point de vue : le problème de cette vidéo, les émotions qu’elle suscite et les débats qu’elle met en exergue ne viennent pas tant du fait que ses auteurs soient des jeunes filles, qui ne sont pas des témoins vivants des calamités burundaises. La vidéo aurait été jouée par des adultes qu’elle aurait suscité les mêmes polémiques. Le problème se trouve dans son contenu ; il vient de ce qu’elle s’articule autour d’une variable historique que nos mémoires écrans nous empêchent d’aborder. Et c’est là que se situe le mal burundais, que je résumerais en disant que ceci: de façon surabondante, nous sommes de vrais hypocrites, qui sont incapables de nous situer au-dessus de nos factions tribalo-politiques, en même temps que nous gesticulons en affirmant que nous luttons pour la tolérance, la pluralisation de l’espace public, alors que, de façon sournoise, nous travaillons pour l’imposition de la pensée unique, la rémanence des zones historiques sur lesquelles une omerta doit être de rigueur.

La conséquence de cette lecture manichéenne et hypocrite est que finalement nous luttons non pas pour les valeurs mais contre les individus. Pour cause, si, aujourd’hui, nous nous indignons, avec raison peut-être, de cette implication des jeunes dans les tractations politiques ; si nous sommes outrés par cette tendance malicieuse à vouloir léguer à nos enfants des problèmes auxquels nous avons été incapables d’esquisser des solutions (ce qui valide la sagesse burundaise selon laquelle « So akwanka akuraga ivyamunaniye ») ; nous avons hier applaudi lorsque d’autres enfants burundais ont été mis à contribution durant les mouvements contestataires, notamment à travers l’affaire des gribouillis. Il me souvient qu’à cette époque, nombreux ont été ceux qui ont loué le courage des jeunes écoliers, salué la promesse politique dont ils étaient porteurs. Lorsque des voix se sont levées pour souligner l’indécence d’impliquer les enfants dans des querelles politiques, l’argument selon lequel eux-aussi sont des Burundais et, conséquemment, ils doivent être impliqués, a été mobilisé.

Cette incapacité à nous situer au-dessus des clivages identitaires pose un autre problème, lui-même constitutif du mal burundais: la lecture manichéenne dans ce qu’elle a d’institutionnalisation oppositionnelle entre les gentils et les méchants. Si vous souhaitez vous attirer toutes les critiques et menaces du monde, il faut souligner que le problème de ce pays n’est pas exclusivement Nkurunziza et son parti politique, mais plutôt le système : un système de privation et de prédation, un système fondé sur des valeurs de l’intolérance ; un système qui a érigé la violence comme mode de commandement des corps et de viol des esprits, un système d’embrigadement…Ce système existe depuis que le Burundi s’appelle Burundi et semble se transmettre de génération à génération. Pire encore, si vous voulez être qualifié de tribalo-génocidaire, il faut évoquer 65, 72, 88 et 93. En revanche, vous pouvez parler de 1915 pour le peuple arménien, de la deuxième guerre mondiale et la tragédie des juifs, de 94 au Rwanda et le génocide des Tutsi, etc. Et ma question est : Pourquoi avons-nous si honte de notre histoire ? Certes, elle dégage une odeur du pourri. Certes, personne ne peut en être fier. Mais, une chose est sûre : elle est nôtre et tant qu’on aura peur de l’affronter, de l’interroger, sans peur ni honte, sans parti pris, il faudra acheter beaucoup de cercueils pour les morts et, pour les chanceux, beaucoup de mouchoir pour pleurer.

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